Quelques balcons seulement montrent encore des signes de vie à la Place Jarry. Le propriétaire de l'endroit insalubre aura réussi à vider ses logements d'ici la fin du mois de septembre.
(Photo: Éric Carrières)
Place Jarry vide en octobre
Les derniers locataires du bloc appartement insalubre de la Place Jarry déserteront les lieux d'ici la fin du mois de septembre, selon ce qu'a appris le Progrès.
Cette information avancée par le comité logement de Saint-Léonard, Action dignité, a été confirmée par le concierge du 5800 Jarry Est. Luis Laforie a reçu la consigne de quitter une fois tous les locataires déménagés. Vendredi le 18 juillet, il s'affairait encore autour du bloc en décrépitude, ramassant les déchets et effectuant quelques réparations. « Tant qu'il y aura des locataires, je dois faire mon travail », explique le Colombien d'origine habitant à cette adresse depuis un an.
Selon sa femme, qui s'occupe du bureau de location, il ne resterait qu'une douzaine de locataires dans les 134 unités que comprenaient les deux édifices de la Place Jarry; celui du 5850 Jarry Est ayant été fermé après une inondation, le 12 janvier dernier.
Un à un, les occupants quittent pour de nouveaux logements selon la volonté du propriétaire, Robert Sebag. «Je n'ai pas le choix, il nous demande de déménager. Et en plus, toutes les personnes que je connaissais dans le bloc sont parties », raconte Néoclès Rosalbert, un retraité qui habite Place Jarry depuis 1985.
Vente imminente
Pour faire quitter les locataires, le propriétaire aurait eu recours à l'intimidation et au harcèlement, selon Action dignité. « Les locataires ont un bail. Pour se débarrasser d'eux, il aurait dû conclure une entente avec eux. Il aurait pu leur payer de un à trois mois de loyer ou assumer les frais de déménagement plutôt que de les avoir à l'usure », plaide l'organisatrice communautaire à Action dignité, Blandine Junchs. Elle mentionne aussi que le propriétaire a profité du fait que ses locataires soient « des gens qui ne connaissent pas leurs droits » pour s'éviter ces dépenses.
Robert Sebag, surnommé « le roi des taudis » par les comités logement, se débarrasse de ses locataires, car il souhaite vendre les deux blocs appartements, et ce, malgré l'évidente rentabilité du marché du taudis – l'homme d'affaires possède une luxueuse résidence dans Ville Mont-Royal.
En questionnant les locataires, on constate à quel point le marché des taudis est une entreprise profitable. À titre d'exemple, Luis Laforie loue son 5 ½ au coût de 765 $ par mois et, visiblement, ce ne sont pas dans les rénovations que ces revenus sont injectés. Les inspecteurs de la Ville ont en effet attribué à M. Sebag 25 constats d'infraction, accompagnés d'amendes concernant la Place Jarry en vertu du plan de salubrité mis sur pied en novembre dernier. « Le Canada est un pays développé et jamais je n'aurais pensé voir ça ici », lance le concierge à propos de l'immeuble défraîchi dans lequel il a élu domicile.
Le Progrès n'a pas réussi à rejoindre Robert Sebag, mais il est logique de croire que c'est l'obligation d'investir dans des rénovations majeures que lui imposent les inspecteurs de la Ville qui l'a incité à se débarrasser de ces immeubles à revenus. « Le toit et la tuyauterie risquent de causer de graves problèmes cet hiver », estime le concierge.
L'avenir de la Place Jarry
Depuis plusieurs mois, Action dignité se bat pour que ces habitations soient transformées en logements sociaux. La Ville a confirmé qu'elle ne se portera pas acquéreur de la Place Jarry, mais Action dignité souhaite qu'elle attribue des subventions à un promoteur privé pour en faire des logements abordables, à l'image du projet annoncé la semaine dernière concernant les 192 logements en piteux état de l'avenue Christophe-Colomb dans Villeray, un complexe de six immeubles qui appartenait aussi à M. Sebag. « On veut que, dans le projet immobilier qui sera élaboré, au moins 134 unités (le nombre d'appartements déjà présents) soient à vocation sociale », plaide Blandine Junchs.
Il est toujours impossible de savoir quand la vente sera conclue, puisque M. Sebag se fait assez discret. « Il ne vient jamais », explique M. Laforie. Le concierge de l'immeuble se tient prêt à déménager sa famille à tout moment. S'exprimant dans un français hésitant, Luis Laforie est confiant de se trouver un nouvel appartement et un nouvel emploi.
(Photo: Éric Carrières)