Cependant quel est le processus ? Une des spécificités humaines est que le petit d’homme né inachevé et totalement dépendant, pour sa survie, de son environnement. Toute la difficulté va être de ne pas confronter le sujet naissant à des désillusions trop précoces et trop brutales concernant l’existence d’une différence, d’un écart entre lui et son environnement. En d’autres termes, c’est la qualité de l’adaptation de l’environnement aux besoins du bébé, de l’enfant qui va atténuer cette différence et lui permettre de ne pas avoir à la penser. A partir du plaisir de la satisfaction du besoin, ou du désir, l’autre, objet investi, va, dans cette situation d’indifférenciation être inclus à la qualité de ce plaisir, être intériorisé. Ses qualités vont être introjetées, c'est-à-dire, que le bébé, l’enfant va les «digérer» pour les faire siennes. «S’il «trouve» ce qu’il «pressent», ce dont il «crée» la préforme, ou si l’écart entre ce qu’il trouve et ce qu’il «attend» ne dépasse pas ses capacités d’adaptation, alors l’intégration peut s’effectuer et l’enfant va découvrir-inventer ses solutions propres et personnelles, il va pouvoir s’approprier ses potentiels.» (René Roussillon, 2007) Ainsi, la relation à l’objet va s’inscrire dans le fonctionnement du bébé. L’adéquation des réponses et l’introjection vont nourrir le bébé de l’objet et participer à le rendre indépendant de ce dernier. Il va alors développer une confiance dans la survenue de la satisfaction, dans l’objet et dans lui-même.
C’est ici où l’on retrouve le concept «trouver-créer» de Winnicott selon qui parce que le bébé trouve l’objet et la satisfaction de ses besoins lorsque ceux-ci émergent, il croit les créer. C’est de l’équilibre entre l’adéquation des réponses aux besoins, le plaisir de leur satisfaction, dans l’échange et l’absence de questionnement quant à ce qui revient à l’objet ou à lui que va naître, pour reprendre Philippe Jeammet «ce que certains auteurs appellent le Soi et de ce nous avons appelé les assises narcissiques pour marquer que le narcissisme que l’on peut qualifier de normal naît avec la relation d’objet dans les moments heureux où elle est suffisamment adaptée aux besoins de l’enfant pour permettre que soit éludée la question de la différence et des appartenances» (Philippe Jeammet, 2005).
Toutefois, cet équilibre même atteint n’est pas pour autant définitif dans la mesure où ce lien de confiance en l’objet peut être remis en cause à l’occasion d’évènements ou de relations générateurs de «déception traumatique» (Philippe Jeammet, 2005).
Des déceptions répétées et importantes dans la relation à l’objet risquent d’affecter les assises narcissiques, de créer des failles et donc de remettre en cause la confiance en l’objet et en soi-même. Dès lors, faute de la sécurité interne qu’offrent des assises solides, le Moi va devoir aller chercher ailleurs la sécurité qui lui manque, cet ailleurs sera l’objet source d’une sécurité extérieure compensatrice. Ainsi, l’équilibre narcissique sera dépendant de la relation aux objets externes qui se verra«confiée la mission de contre-investir une réalité interne qui fait peser sur le sujet une menace de désorganisation. Nous y voyons la source d’une dépendance aux autres pour assurer l’équilibre interne du sujet.» ((Philippe Jeammet, 2005).
De fait, des assises narcissiques solides vont permettre au sujet de connaître le plaisir de l’échange, d’être en relation avec un objet qui ne sera pas considéré comme menace pour son autonomie. En effet, si l’objet n’est pas attendu comme l’unique solution face à un déséquilibre interne, le sujet ne se percevra pas comme dépendant et ne sera pas tenté, en réponse et en miroir, de rendre l’objet dépendant par une relation d’emprise considérée «comme moyen de contrôle d’un Moi menacé de débordement» (Philippe Jeammet, 2005).