Ce matin de septembre 1957, levée tôt, j’avais hâte d’étrenner mes vêtements neufs et d’apprendre à lire et à écrire. Comme je n’entendais pas ma mère s’activer dans la cuisine pour préparer le déjeuner, je suis allée voir dans sa chambre ce qui se passait. Enceinte de ma sœur Renée, elle était nauséeuse en ce jour de rentrée scolaire. Prête à conquérir le monde, je lui dis : – Reste couchée, je vais me préparer toute seule et j’irai à l’école en traversant la rue au feu vert. – D’accord, me répondit-elle.
Elle devait être vraiment malade, car je n’ai jamais vu ma mère se défiler devant les moments importants vécus par ses enfants.
Le ventre plein, lavée, habillée, peignée (heureusement qu’elle m’avait fait couper les cheveux une semaine plus tôt, vivement incitée à le faire par les religieuses qui avaient une peur bleue des poux), mon sac d’école en main, je montai gaiement la côte de la rue Bordeaux en direction de l’école.
Arrivée dans la grande salle, j’y trouvai toutes les mères et tous les enfants du monde. Ne sachant que faire, je questionnais à droite et à gauche. Personne ne prenait la peine de répondre à une enfant seule. Finalement, je vis notre voisine, Madame Grimard, qui m’aida et en moins de cinq minutes, je garnissais les rangs derrière mon institutrice, en route vers ma classe. Émue, j’étais vissée à mon pupitre et mon pupitre était lui-même vissé au plancher. En plus d’avoir peur des poux, les religieuses se méfiaient peut-être des voleurs. Mademoiselle Fortier nous souhaita la bienvenue et nous parla, tout en se grattant la tête (les poux?) de notre première communion que nous ferions au printemps suivant, si nous étions sages.
Derrière moi, à ma gauche, une petite fille pleurait à chaudes larmes. Elle devait s’ennuyer de sa mère tout comme moi, mais moi, je ne pleurais pas. Mademoiselle Fortier se leva et se dirigea vers elle. Elle se mit à frapper fortement sur son pupitre avec son « grattoir à poux », en lui disant de cesser de pleurer immédiatement. Cette petite fille était l’enfant de la voisine qui m’avait aidée à trouver ma classe. La cloche sonna, il était temps de retourner à la maison pour le dîner.
Madame Grimard est venue me demander pourquoi sa fille pleurait tant. Je lui ai raconté la scène du matin. Après le dîner, je suis retournée à l’école et j’ai appris à tracer mes premiers I. Étant allée demander des explications à l’école, la voisine est venue frapper à notre porte après le souper et elle a dit à mes parents que j’étais une sale menteuse et que je devais me tenir loin de sa fille dorénavant. La maîtresse lui avait expliqué qu’elle avait tenté de consoler sa fille en lui parlant doucement et en lui donnant une lune de miel à suçoter.
J’en ai subi les conséquences durant toute l’année scolaire. C’était donc ça l’école et je devais y aller pendant au moins dix ans!
En deuxième année, mon institutrice s’appelait mademoiselle Lussier. Elle était jolie, gentille et patiente. L’hiver, elle portait un manteau de castor rasé noir et quand nous montions les escaliers, elle avait la bonne habitude de me précéder d’une marche. Pendant que nous montions, je flattais la fourrure de son manteau et, le sourire aux lèvres je pensais que j’avais enfin trouvé la bonne direction vers le ciel.
Ginette Lévesque
Université du troisième âge